Fin des buteurs : l'ère des faux 9 et des ailiers générateurs

Le football anglais, autrefois temple des attaquants prolifiques, subit une métamorphose inquiétante. Les arrières gardiens sont-ils les seuls à conserver un travail manuel ? L'extinction progressive des « numéro 9 » traditionnels interroge sur l'avenir du rôle, autrefois central, de l'attaquant de pointe. La statistique est glaçante : les buteurs ne représentent plus qu'un quart des buts en Premier League, contre plus de 40 % il y a deux décennies.

L'âge d'or des duos explosifs : un souvenir lointain

Qui se souvient de l'époque où Andy Cole et Dwight Yorke, arrivant au Manchester United en 1998, tissaient une complicité légendaire ? Leur entente, forgée sur les terrains d'entraînement par des exercices précis et répétitifs, avait permis au club de réaliser le triplé historique. Yorke avait même partagé le Soulier d'Or de la Premier League avec Hasselbaink et Owen. Aujourd'hui, ces scènes de collaboration intense sont devenues rares. Les séances de finition sont reléguées au second plan, au profit d'une obsession pour la possession du ballon.

Les entraîneurs privilégient désormais des systèmes qui exigent polyvalence et capacité à se replier, reléguant l'attaquant pur à un rôle d'observateur. L'arrivée de José Mourinho à Chelsea en 2004 et son succès avec un seul attaquant en 4-2-3-1 ont amorcé ce tournant. Puis Pep Guardiola a transcendé le concept, imaginant un football sans véritable attaquant, avec Messi évoluant comme un « faux 9 ».

Le cas Erling Haaland, seul vestige d'une époque révolue, témoigne d'une adaptation constante aux impératifs tactiques. Même lui, l'incarnation du buteur instinctif, se plie aux exigences de Guardiola. La question se pose donc avec insistance : où sont passés les « numéro 9 » ?

La formation : un désintérêt grandissant pour le rôle

La formation : un désintérêt grandissant pour le rôle

René Meulensteen, ancien entraîneur adjoint de Manchester United, pointe du doigt un problème de formation. Pendant son passage au club, les attaquants passaient 15 à 30 minutes chaque jour à travailler leur finition. Aujourd'hui, les centres de formation se concentrent davantage sur des exercices généralistes, au détriment du développement spécifique des attaquants. Dean Whitehouse, qui a travaillé 23 ans à l'académie de Manchester United, déplore l'absence de « partenariats naturels » et l'impact d'une surcharge tactique qui étouffe l'improvisation.

L'équipe d'Angleterre, malgré l'indéniable talent de ses milieux de terrain, illustre parfaitement cette dépendance accrue aux joueurs non-buteurs. Avec Harry Kane vieillissant, les options sont limitées, et les performances récentes face à l'Uruguay et au Japon, marquées par un manque d'efficacité criante, soulignent la fragilité de l'attaque anglaise. Son absence se fait cruellement sentir, considérant qu'il est impliqué dans 32% des buts de l'équipe depuis son premier match en 2015.

Emile Heskey, ancien international anglais et attaquant de métier, le dit sans ambages : « C'est plus une position 'sexy' maintenant. Le buteur participe moins au jeu, son rôle est surtout de créer de l'espace pour les autres. » La tactique prime sur l'instinct.

Le renouveau est-il possible ? Gareth Southgate, en tant que responsable du développement des jeunes chez la FA, a misé sur le jeu en petits côtés, favorisant le développement technique des jeunes joueurs. Une approche qui pourrait, à terme, donner naissance à une nouvelle génération de buteurs. Mais pour que cela se produise, il faut que les clubs reprennent à leur compte la nécessité de former des attaquants spécialisés, capables de marquer des buts et de faire la différence. Sinon, l'avenir du football anglais risque d'être marqué par une stérilité offensive persistante.

Le temps dira si les académies et les entraîneurs sauront redonner au « numéro 9 » sa place légitime sur le terrain. Mais une chose est certaine : la disparition progressive des buteurs est un symptôme d'un football en mutation, où la tactique a pris le pas sur l'instinct et où le spectacle est souvent sacrifié sur l'autel de la possession.