Radu jude déconstruit dracula : une folie théâtrale à l'écran?

Radu Jude, cinéaste roumain dont l'œuvre se nourrit d'une improvisation désarmante, pousse l'expérience cinématographique à l'extrême avec son nouveau film, Dracula. Une œuvre kaléidoscopique, excessive, qui interroge l'appropriation culturelle et les vestiges persistants d'un passé trouble, le tout noyé dans un maelström d'images et de références.

Un cinéma du bricolage, héritier de brecht et fassbinder

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Loin des productions hollywoodiennes clinquantes, le cinéma de Jude se distingue par son esthétique rudimentaire, presque amateur. Il recycle des publicités télévisées, intègre des séquences d'amateurisme théâtral et même des incursions de pornographie générée par l'IA, le tout assemblé avec une logique désopilante. Il ne s'agit pas d'un défaut, mais d'une méthode : une forme de théâtre de la rue transposée à l'écran, où chaque élément est susceptible d'être improvisé, modifié, voire effacé d'un simple claquement de doigts. On se demande parfois si chaque projection sera la dernière, si Jude et sa troupe de saltimbanques ne disparaîtront pas dans la nuit après le générique.

Dracula, d'une longueur inhabituelle, oscille entre comédie burlesque et moments de longueurs parfois pénibles, mais toujours réanimés par une satire acerbe et implacable. Le film se présente comme une introduction, donnée par un cinéaste arrogant (Adonis Tanta), à son propre film de pacotille sur le comte de Transylvanie, réalisé à l’aide d’une IA défaillante. Parallèlement, un groupe d'acteurs décadents interprète un spectacle de cabaret sur Dracula dans un décor qui évoque un restaurant miteux. Gabriel Spahiu, figure emblématique du cinéma roumain, incarne un vieil acteur sénile, persuadé d'être le véritable Dracula, tandis qu'Oana Maria Zaharia prête ses traits à Vampira, une créature des ténèbres à la sensualité exacerbée.

Le spectacle invite le public à participer activement, encourageant les rencontres amoureuses entre spectateurs et acteurs, ou proposant des jeux de cache-cache endiablés dans les rues de la ville. Ces scènes interactives sont entrecoupées de courts métrages autoportraits, dont le plus réussi raconte l'histoire d'un chauffeur routier communiste qui, après avoir conduit une femme, lui avoue être marié, la poussant à se poignarder sur le côté de son camion – un geste Vladesque et brutal.

Mais au-delà de cette frénésie visuelle, Dracula est une critique virulente de la Romania contemporaine. Le comte, figure emblématique du patrimoine culturel roumain, devient ici le symbole des failles persistantes du pays : le fascisme latent, l'antisémitisme, l'arrogance cléricale, l'exploitation économique et le capitalisme effréné. Le film évoque notamment la saga du parc d'attractions sur Dracula de la fin des années 1990, un projet qui avait drainé les économies de milliers de citoyens roumains sans leur apporter aucun retour.

Si le film peut parfois user de sa longueur et manquer de la concentration et de la force de ses précédents travaux (Kontinental ’25 ou Do Not Expect Too Much from the End of the World), il est indéniable que Dracula propose une expérience cinématographique unique, déroutante, et profondément subversive. Loin de se conformer aux clichés du genre vampirique, Jude nous livre une œuvre d'une folie inventive, un miroir déformant où se reflètent les démons de la Roumanie. Il reste à espérer que le cinéaste se penche prochainement sur un sujet tout aussi brûlant : la saga des Ceaușescus, véritable nécropole politique roumaine.