L'argentine dit adieu à son bœuf : poulet et porc à la rescousse
Un séisme culinaire traverse l'argentine. Après des décennies de suprématie, la consommation de viande bovine s'effondre à son niveau le plus bas depuis deux décennies, laissant place à une ascension fulgurante du poulet et du porc. Un signal d'alarme qui résonne bien au-delà des assiettes : celui d'une crise économique profonde.
L'inflation, bourreau du steak argentin
Selon les chiffres de la Ciccra (Chambre de l'Industrie et du Commerce de Carnes et Dérivés de la République argentine), la consommation moyenne de bœuf par habitant a plongé à 47,3 kilos en 2025, une chute vertigineuse par rapport aux 62,2 kilos enregistrés en 2005. Le prix du kilo de viande bovine a atteint un sommet historique de 15 895 pesos en février, un coût prohibitif pour une population voyant son pouvoir d'achat s'évaporer. La conjonction de ces deux facteurs a créé une tempête parfaite, poussant les Argentins à se tourner vers des alternatives plus abordables.
L'analyse de Diego Ponti, expert chez AZ-Group, est sans appel : entre les deux mandats de Cristina Fernández de Kirchner et l'actuelle présidence de Javier Milei, la capacité d'achat de viande bovine par salaire moyen a chuté de 163 à 112 kilos. Un gouffre abyssal qui témoigne de la dégradation constante des conditions de vie des Argentins.

Poulet et porc : les nouveaux champions du marché
Si le bœuf est en déclin, le poulet et le porc savourent leur heure de gloire. La consommation de porc a explosé, atteignant un record de 18,9 kilos par habitante, une progression de 8,8% par rapport à l'année précédente. Le poulet n'est pas en reste, avec une ingestation de 47,7 kilos. Le résultat net : une consommation totale de protéines animales qui reste parmi les plus élevées du monde (116,5 kilos par an et par personne), portée par cette diversification. Javier Prida, de CAPIA, souligne que l'Argentin moyen consomme désormais 75 kilos de poulet et d'œufs, contre seulement 40 kilos de viande rouge, une inversion des tendances qui témoigne d'un changement profond dans les habitudes alimentaires.

Une offre étriquée et des prix qui s'envolent
Mais pourquoi le prix du bœuf ne baisse-t-il pas, alors que la demande s'effondre ? La réponse réside dans une offre limitée, conséquence directe de la sécheresse de 2022-2023 qui a contraint les éleveurs à vendre leurs animaux plus tôt que prévu. Les récentes inondations ont exacerbé la situation, réduisant encore davantage le nombre de têtes de bétail disponibles. Miguel Schiariti, de Ciccra, anticipe une nouvelle contraction de l'offre, excluant toute perspective de baisse des prix à court terme.
L'appétit insatiable de la Chine et le récent accord commercial avec les États-Unis maintiennent quant à eux les prix à l'exportation à des niveaux records (plus de 22 000 dollars la tonne pour certains cuts Hilton), détournant une partie de la production du marché intérieur. Le secteur est pris en étau : la baisse de la consommation ne se traduit pas par une baisse des prix, car le bœuf argentin reste une denrée prisée à l'étranger.
Ce changement radical dans les habitudes alimentaires argentines est bien plus qu'une simple question de goût. C'est le reflet d'une réalité économique amère : l'argentine, autrefois symbole de la viande grillée à l'infini, est contrainte de revoir ses priorités alimentaires.
