Otters, kestrels et salamandres : une immersion sensorielle révolutionnaire
Dix-huit volontaires se sont plongés, glissés et plané, incarnant des loutres, des saumons, des vers de terre et des faucons crécerelles, dans une expérience audacieuse visant à cartographier les risques auxquels sont confrontés les animaux sauvages dans un monde dominé par l'homme. Le résultat ? Un témoignage viscéral et émouvant de la réalité d'une existence non humaine.
Une décentration radicale : vivre comme un animal
L'étude, menée par l'Université du West of England et l'Accelerator for Systemic Risk Assessment (ASRA), financée par le réseau Ecological Citizen(s), a entraîné les participants à s'immerger dans les “umwelts” spécifiques de chaque espèce. L'objectif n'était pas d'observer, mais de être, de ressentir le monde à travers les sens d'une loutre, d'un faucon ou d'un ver de terre. Une approche radicale pour comprendre la pression exercée par l'activité humaine sur la faune locale.
Anita Roy, nature writer, a choisi de se glisser dans la peau d'une loutre. “Les loutres sont des prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire, à la fois joueurs et féroces. J'aime leur style,” confie-t-elle. L'expérience a été déroutante : “Évaluer le paysage pour trouver un endroit approprié pour ses excréments n'est pas une activité que je pratique habituellement.” Les volontaires, guidés par des anthropologues sociaux, ont été encouragés à se concentrer sur un seul sens et à éviter toute interprétation ou jugement, se laissant simplement porter par le flux de leurs perceptions.

Le rugissement du train, la menace canine : la réalité viscérale
Le témoignage de Roy a été particulièrement frappant lorsqu'elle a décrit l'impact du passage des trains sur la rivière : “Un grondement assourdissant qui désoriente la loutre pendant la chasse au poisson.” Helen Lawy, quant à elle, s'est transformée en faucon crécerelle et a découvert la prévalence des chiens dans le paysage. “Les gens restent sur les sentiers, mais les chiens fouillent partout,” s'étonne-t-elle. Cette omniprésence canine, loin d'être anecdotique, représente une menace réelle pour les oiseaux de proie et les autres animaux sauvages.
“J’ai horreur des chiens,” a-t-elle déclaré, avec une émotion brute qui trahit l'intensité de l'expérience. “Quand on est ‘à l'intérieur’ de l'animal, tout devient extrêmement émotionnel.” La réalité, vécue de l'intérieur, est bien différente de l'observation distanciée.

Au-delà de la biodiversité : une perspective émotionnelle
James Grischeff, directeur de la nature recovery au Somerset Wildlife Trust, qui a incarné un ver de terre, souligne que cette expérience a transcendé sa formation en sciences du sol. “J'ai passé de nombreuses années dans la conservation de la nature, mais ce projet m'a permis de vraiment comprendre le monde des vers de terre.” Phil Tovey, directeur des approches axées sur la nature à ASRA, compare les témoignages recueillis à ceux de civils pris dans une zone de guerre, luttant pour trouver de la nourriture et un abri. Les volontaires, submergés par l’expérience, ont souvent été au bord des larmes.
Roy témoigne : “Un autre volontaire, incarnant un saumon, était épuisé et incapable de remonter un barrage artificiel destiné à faciliter la migration. On pense souvent à la nature en termes de biodiversité, un concept abstrait, mais cette expérience l'a rendue si personnelle, si émotionnelle et si horrible. Il est difficile de réaliser à quel point nous avons rendu le monde hostile pour ces créatures individuelles.”

Une étude pionnière, un appel à l'action
Ce projet, qui s'inscrit dans le mouvement croissant des droits de la nature et le programme More-Than-Human Life, s'appuie sur le travail pionnier de chercheurs comme Charles Foster, auteur de Being a Beast. Les résultats de cette étude seront publiés dans des revues scientifiques, mais l'objectif ultime est de déclencher une action locale pour revitaliser la rivière Tone.
“Nous devons faire davantage de ce genre de travail,” insiste Tovey. “Les animaux sont là, actifs et façonnent le sol sur lequel nous vivons. Nous devons les reconnaître, pas de manière abstraite ou performative. Nous devons accepter que nous vivons dans une société multi-espèces, comme le savent nos frères et sœurs autochtones.” Le défi est clair : transformer notre perception du monde et repenser notre place au sein de l'écosystème.
