Mexique : fracture institutionnelle face à la crise des disparus

Alors que le Comité contre la disparition forcée de l'ONU porte le dossier mexicain devant l'Assemblée générale, une divergence alarmante se creuse au sein des institutions nationales chargées des droits humains, révélant une incapacité à s'accorder sur la gestion de cette tragédie nationale.

Deux visions opposées face au regard international

Deux visions opposées face au regard international

Le bilan macabre des plus de 100 000 personnes disparues au Mexique est l'ombre constante d'une crise humanitaire profonde. L'annonce par le CED de sa décision de soumettre la situation mexicaine à l'Assemblée générale de l'ONU a déclenché des réactions contrastées, illustrant une fracture institutionnelle troublante. La Commission nationale des droits humains (CNDH), dirigée par Rosario Piedra Ibarra, a rejeté le rapport du CED, le qualifiant de fondé sur des «postures biaisées d'organisations non gouvernementales» et contestant le manque de fondement de ses conclusions. Un positionnement qui rappelle, de manière troublante, la posture du gouvernement fédéral, accusé de chercher à discréditer les instances internationales et les ONG qui les alimentent en informations.

À l'inverse, la Commission des droits humains de la ville de Mexico (CDHCM), sous la direction de María Dolores González Saravia, a salué le rapport de l'ONU comme une «opportunité de créer un dialogue constructif et participatif», soulignant la nécessité pour le Mexique de s'ouvrir au «scrutin et à la coopération technique» des mécanismes internationaux. Une approche pragmatique qui contraste fortement avec la défensive attitude de la CNDH.

Le cœur du désaccord réside dans l'interprétation des procédures internationales et la reconnaissance des responsabilités de l'État. La CNDH argue que le CED n'aurait pas épuisé les voies nationales avant d'émettre son dictamen, en invoquant les conventions internationales. Elle pointe également une contradiction dans le rapport lui-même, qui reconnaît des violations graves durant la «guerre contre le narcotrafic» de Felipe Calderón, tout en contestant l'existence d'une politique délibérée de disparition forcée. La CNDH affirme, de plus, que le nombre de disparitions forcées imputables aux autorités fédérales aurait diminué depuis 2018.

La CDHCM, elle, refuse d'entrer dans ce débat historique, privilégiant une approche axée sur le présent : la disparition de personnes est un «défi urgent» qui nécessite un renforcement des efforts institutionnels et une participation active des familles. Le contraste entre les deux commissions ne se limite pas à un désaccord technique; il reflète deux lectures institutionnelles divergentes du rôle du contrôle international dans la crise des disparitions : une qui privilégie l'épuisement des voies nationales, l'autre qui considère la coopération externe comme une composante indispensable de la solution.

Pendant ce temps, les collectifs de familles cherchent désespérément leurs proches, creusant la terre à mains nues, tandis que les institutions se disputent le sens des rapports et des recommandations. La fracture institutionnelle ne fait qu'accentuer le sentiment d'abandon et de désespoir qui règne au sein de ces familles.

La situation mexicaine, révélée par le rapport du CED, est un rappel brutal de la fragilité des institutions démocratiques et de la nécessité d'un engagement ferme et transparent face aux violations des droits humains. L'indifférence ou la résistance face au regard international ne feront qu'aggraver le traumatisme de cette crise, laissant des cicatrices profondes sur la société mexicaine.