Taiwán : cheng li-wun mise les pas dans le camp de xi jinping, un pari risqué

En un acte qui s'apparente à une plongée audacieuse dans les eaux troubles des relations sino-taïwanaises, Cheng Li-wun, la dirigeante du Kuomintang (KMT), principal parti d'opposition taïwanais, s'apprête à s'envoler pour la Chine ce mardi. Un voyage inédit depuis près d'une décennie, qui soulève de vives inquiétudes et interroge sur la stratégie du KMT face à la montée en puissance de Pékin.

Une visite orchestrée au moment crucial

L'invitation de Cheng Li-wun, adressée par le Comité Central du Parti Communiste Chinois (PCC) et son secrétaire Général Xi Jinping, intervient à un moment particulièrement délicat. Alors que la rencontre entre Xi et le président américain Donald Trump se profile à l'horizon, et alors que le KMT bloque la proposition d'augmentation du budget de la défense taïwanaise de près de 40 milliards de dollars, cette visite s'inscrit comme une manœuvre stratégique aux conséquences potentiellement majeures.

William Yang, analyste senior pour le Nord-Est de l'Asie chez Crisis Group, la qualifie sans hésitation de « pari à haut risque ». Le KMT pourrait subir un revers retentissant si Cheng Li-wun maintient une rhétorique trop favorable à Pékin au cours de son séjour. L'équilibre est fragile : il s'agit de naviguer entre le dialogue et la préservation des intérêts de Taïwan, une ligne fine que l'opposition devra impérativement tracer avec précision.

Cheng Li-wun, qui a pris les rênes du KMT en novembre dernier, deviendra ainsi la première dirigeante du parti à visiter la Chine depuis Hung Hsiu-chu en 2016. Depuis lors, les relations entre Taïwan et Pékin se sont considérablement dégradées, Pékin ayant suspendu tout contact officiel avec le gouvernement taïwanais et intensifié sa présence militaire dans les environs de l'île.

Pékin tire les ficelles

Pékin tire les ficelles

Selon Wen-Ti Sung, chercheur associé au Global China Hub de l'Atlantic Council, Pékin cherche à orchestrer une « réunion cordiale » avec Cheng Li-wun afin de « saper l'argument en faveur de la coopération en matière de défense entre les États-Unis et Taïwan ». L'objectif est clair : détourner l'attention des tensions dans le détroit de Taïwan et des ventes d'armes, et présenter une image plus conciliante à l'occasion d'une éventuelle rencontre Xi-Trump. Pékin préfère, selon l'analyste, traiter avec Trump comme un homme d'affaires, plus malléable que comme un stratège géopolitique.

Pour le Kuomintang, longtemps absent du pouvoir, cette visite représente une opportunité de se positionner comme le seul parti capable d'entretenir un « canal de communication » direct avec Pékin. Si Cheng Li-wun parvient à créer une atmosphère de cordialité et à partager des photos aux côtés de Xi Jinping, le KMT pourrait s'en servir pour affirmer que le dialogue est plus efficace que la dissuasion militaire.

Des dissensions internes et un risque de rejet

Michael Cunningham, chercheur senior au Center Stimson, met en garde contre cette approche : « Sur le plan politique, il aurait été plus judicieux de visiter la Chine après avoir rendu visite aux États-Unis. L'ordre des visites en dit long sur les priorités ». De plus, cette proximité excessive avec Pékin risque d'exacerber les divisions au sein du KMT. La maire de Taichung, Lu Shiow-yen, potentielle candidate à la présidence en 2028, a ainsi suggéré de revoir à la baisse le budget de la défense, proposant une enveloppe moins importante que celle initialement envisagée par son propre parti.

Wen-Ti Sung conclut sur une observation pertinente : « Le KMT a toujours été divisé entre une aile plus proche des États-Unis et une autre plus proche de la Chine. Cheng Li-wun tente d'éviter cette disjonction en affirmant que Taïwan n'a pas à choisir, mais cette aspiration au meilleur des deux mondes évite la question fondamentale : lequel des deux prévaut en cas de nécessité ? » La réponse, à l'heure où nous écrivons, reste suspendue, témoignage de la complexité géopolitique qui étreint Taïwan.