Sorey, un silence spectral : l'âme noire d'une méditation musicale
Tyshawn Sorey nous livre une œuvre d'une intensité rare, Monochromatic Light, une plongée hypnotique au cœur de la complexité sonore. Une expérience exigeante, certes, mais d'une profondeur rarement rencontrée.
Une patience rétrospective
Le compositeur, multi-instrumentiste et lauréat du Pulitzer, nous invite à une patience qui dépasse largement l'entendement. Ce n'est pas un simple concert, c'est une immersion. “A meditation on Morton Feldman’s Rothko Chapel”, le titre nous annonce une démarche spirituelle, un voyage dans le silence et l'écho. Mais où Feldman proposait une heure de contemplation, Sorey nous offre une épreuve de près de quatre-vingt minutes, une accumulation progressive d'atmosphères.
L’ensemble instrumental, fidèle à l’œuvre de Feldman – percussion, claviers, violon, chœur et voix soliste – est là, mais la relation qu’il établit avec la partition est radicalement différente. Là où Feldman explorait la méditation, Sorey, avec une audace presque déconcertante, nous confronte à une tension permanente, à une recherche d'équilibre fragile entre le bruit et le silence.
L’œuvre s’ouvre sur un murmure ténu des cylindres, une invitation discrète à l'écoute. Puis, après cinquante minutes d'une exploration minutieuse de textures et de nuances, une voix basse-baritone, Davóne Tines, se détache, délivrant une ligne de texte, fragmentée, syllabique par syllabique. C'est un geste lent, presque douloureux, une révélation progressive qui justifie cette patience exigée.

Des détails éphémères, une architecture profonde
Si certains passages – le grondement puissant des tambours et des timbales, usés comme de la barbe à papa par les baguettes, ou le scintillement cristallin des marimbas sur une octave unisone rare – offrent des instants de gratification immédiate, c'est la structure globale de l'œuvre qui captive. Le duo GBSR Duo, composé de George Barton et Siwan Rhys, est une force tranquille, une présence constante qui orchestre les silences avec une précision troublante. Leur communication est impalpable, leur exploration des mystères musicaux intense et insistant.
Ruth Gibson, au violon, se distingue par une virtuosité discrète, une maîtrise parfaite du timbre qui lui permet de jouer avec une intensité rarement atteinte. L'ensemble des voix du BBC Singers, d'une pureté presque synthétique, contraste avec la puissance brute du baryton. Les mouvements de Sorey sur le podium, d’une lenteur calculée, ne trahissent aucune impatience. Il dirige le chœur avec une élégance presque cérémoniale, laissant les voix produire des notes si pures qu’elles semblent défier les lois de la physique.
La première européenne de Monochromatic Light à la Barbican, à Londres, le 20 octobre, promet d’être un événement majeur. Il ne s'agit pas simplement d'écouter de la Musique, mais de vivre une expérience, une confrontation avec la complexité de l'âme humaine, telle que la révèle Tyshawn Sorey. Un travail qui défie l’écoute passive et exige une attention totale.
